École des filles


Rencontre avec Alain Rey et Yann Queffélec

Rencontre avec Alain Rey et Yann Queffélec

16.07.2017

Été des 13 Dimanches

Sur une idée de Mona Ozouf : « Courage, fuyons ! »

Rencontre le 16 Juillet à 15:00

« Courage, fuyons ! »

      Cette injonction, sur Internet, renvoie impitoyablement au titre d’un film d’Yves Robert, où un personnage défini comme lâche est poussé par le contexte historique (mai 68) à se faire passer pour un aventurier. L’expression est beaucoup plus ancienne, et vient de la comédie. Dérision facile, dans cette pièce d’un certain P.-L. Lebas, Bonheur et Vertu, où un personnage profère : « Allons, du courage, fuyons : c’est un conseil que tu ne recevras pas souvent de moi. » C’était en 1799. La formule amusa ; on la retrouve au théâtre, dans le feuilleton du journal Le Gaulois, en 1890 ; en 1979, le film, grâce à Jean Rochefort qui incarne la fuite honteuse avec invocation au courage, en fait une scie qu’on retrouve dans des raps, en politique…

            Tout y repose sur un lieu commun : la fuite, au combat, est le contraire du courage. D’autre part, le thème du peureux arrogant est vieux comme la comédie elle-même. Cependant, il y a courage et courage, et l’on peut fuir à bon escient. Nous étions pourtant prévenus. Alfred Jarry notait que le courage simulait l’absence de danger : « le courage peut être acquis 1, en éloignant le danger, 2, en éloignant la notion de danger. » Donc, s’éloigner du danger ou de la conscience du danger, même courage. C.q.f.d.

            De son côté, le philosophe Alain (Alain Chartier), courageux pacifiste, fait dans ses Cahiers une judicieuse remarque : « Le courage nourrit les guerres, mais c’est la peur qui les fait naître. » Voilà pour le courage des combats, car il y a d’autres courages. Pour la fuite, on avait oublié un détail : tout dépend de ce que l’on fuit, et l’on peut fuir le mal, la catastrophe, la douleur, l’insupportable, sans que le courage, le cœur ait à en souffrir. Victor Hugo, à propos de l’évasion d’un forçat : « il y a une étoile et de l’éclair dans la mystérieuse lueur de la fuite » (Les Misérables). Déjà, le père Corneille dans Horace : « La fuite est glorieuse en cette occasion. »

            Trois ans avant le film qui remettait à la mode la formule ringarde qui fustigeait la fuite, cette lâcheté, un neurologue et psychologue, Henri Laborit, avait publié l’ « Éloge de la fuite », seule arme humaine efficace contre les situations de désespoir, d’horreur, dont le monde actuel n’est pas avare. « Fuir ! là-bas fuir !… » clamait le poète absolu, Mallarmé, et c’est le cri universel de l’art, de la création, du besoin de s’envoler hors de l’ici-bas, de changer la vie… Retournant la sotte dérision de la comédie bourgeoise, il nous faut, pour fuir l’insupportable, prendre le courage à deux mains, et ne pas le lâcher. 
 « Courage, sœurs humaines, frères humains, fuyons ensemble, libérons-nous ! »

Lexicographe, maître d'oeuvre du Robert, Alain Rey est spécialiste de linguistique et de lexicographie, avant d'être rédacteur en chef des publications des éditions Le Robert. Depuis plusieurs années, il tient une chronique dans Le Magazine Littéraire, intitulée Le Dernier mot. Il a également été chroniqueur à la radio avec Le mot de la fin sur France Inter (1993/2006) et à la télévision sur France 2 et Canal Plus. En 2005, le ministre de la Culture lui décerne le titre de commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres.

Yann Queffélec, né à Paris en 1949, est le fils de l’écrivain breton Henri Queffélec. Amoureux de la mer et de "sa" Bretagne dès son plus jeune âge, il entame sa carrière d’écrivain en publiant à l’âge de 32 ans une biographie de Béla Bartók. Mais c’est quatre ans plus tard qu’il obtient le prix Goncourt avec son livre Les Noces barbares. Il est l’auteur de nombreux romans et poèmes, et fut également chroniqueur pour France Télévisions. En 2017, France 3 lui consacre un documentaire : “Yann Queffélec, l'océan, les mots”.