5èmes Rencontres Victor Segalen

5èmes Rencontres Victor Segalen

28.05.2017

Été des 13 Dimanches

Le sacré, le réel et l'imaginaire

Dimanche 28 mai
« Le sacré, le réel et l'imaginaire »


15h/ Colette Camelin : Les arrières-mondes de Segalen
 

Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche mène une critique de la connaissance métaphysique, représentée par « les hallucinés de l’arrière-monde », cependant il y a aussi selon lui une profondeur du monde, un « arrière-monde » cosmique, énigmatique, infini et éternel d’où proviennent toutes les choses et où elles se montrent. Dans Équipée, Segalen rapproche « l’avant-monde et l’arrière monde, cela d’où l’on vient et cela vers où l’on va… », la mémoire « dansante », « sœur de la prévision nourrie d’avance d’images et d’émotions » — l’imagination créatrice. En quoi les arrière-mondes de Segalen sont-ils liés à la pensée de Nietzsche, à qui il emprunte l’expression ? En quoi sont-ils liés aux « Ailleurs et aux Autrefois », au « Divers » et au « Mystérieux » ?

 

Colette Camelin est professeur émérite de littérature française du XXe siècle à l’université de Poitiers. Depuis 2012, elle enseigne les humanités à Sciences Po Euroamerican College à Reims. Elle est présidente de l’Association Victor Segalen.
Elle a préparé la nouvelle édition des
Premiers écrits sur l’art (Gauguin, Moreau, la sculpture) de Victor Segalen, aux éditions Champion, et a édité plusieurs volumes collectifs, notamment : L’Intensité : formes, forces, variations et les Cahiers Victor Segalen : Le mythe de la Chine impériale ainsi que Exotisme et altérité.
Elle a également écrit de nombreux livres consacrés à Saint-John Perse :
Éclat des contraires, la poétique de Saint-John Perse, aux éditions du CNRS, ou, en 2007, L’imagination créatrice de Saint-John Perse, aux éditions Hermann.


16h/ Sandrine Chenivesse : Les malmorts

 

Victor Segalen fut, dès les premiers pas de Sandrine Chenivesse dans le monde chinois et la profondeur de ses campagnes, un fascinant compagnon de voyage et une source d'inspiration exaltante. Pour elle aussi, écriture et exploration se confondent dans l'expérience aïgue de la diversité aux frontières du Réel et de l'imaginaire, et dans le mystère de leur coexistence. L'imaginaire oriente le voyage qui se mue en écriture, et par cette écriture l'imaginaire prolonge le voyage, comme si partir, c'était écrire, et écrire, voyager encore à l'intérieur de soi. En outre, le sujet qu'elle aborde s'y prête remarquablement.
Le mont Fengdu apparaît pour la première fois sous la forme d'une géographie imaginaire au IVème siècle, à l'issue du voyage extatique du grand chamane de cour Yang Xi qui explore pour la première fois le monde des morts.
À la fin du premier millénaire, cette île-montagne imaginaire vient se greffer sur la rive nord du fleuve Yangzi au Sichuan. Une géographie sacrée s'y développe (puits alchimique associé à un puits infernal, grottes-ciels, temples...) et propose aux vivants la possibilité de parcourir symboliquement l'au-delà lors de grands pèlerinages macabres où peuvent s'actualiser, par le dénouement chamanique de noeuds énergétiques mortels, non seulement la libération des âmes défuntes en peine, mais la guérison de leurs descendants prisonniers de mémoires et d'empreintes transgénérationnelles transmises dans le non-dit, de loyautés invisibles, et de fantômes psychiques (lorsqu'un secret indicible forme une crypte en amont).
Sandrine Chenivesse fera revivre dans cette intervention son expérience très personnelle de cet ailleurs sur le seuil poreux d'un monde outre-tombe frémissant et toujours prêt à se déverser dans le monde des vivants, que le culte et les rites — la ritualité du bord — peinent à ordonner et dans lequel elle est aussi, à ses dépends, le sujet d'une équipée intérieure, douloureuse, car initiatique. 

Anthropologue, ethnographe et sinologue de formation, une thèse de doctorat sur le culte des malmorts dans la ritualité taoïste l'amène en 1990 sur la rive nord du fleuve Yangzi (Sichuan, Chine) au pied du mont Fengdu, axis mundi qui plonge dans les entrailles de la terre où séjournent, dans des purgatoires, les âmes orphelines égarées hors de l'arbre généalogique et du monde paisible des ancêtres.
De 1990 à 1993, Sandrine Chenivesse fait à Fengdu et dans ses alentours plusieurs longs séjours au cours desquels elle vit itinérante à la rencontre des derniers chamanes et maîtres des rites locaux. Elle vit dix-huit ans en Chine poursuivant ses recherches de terrain, des publications académiques et des conférences sur le taoïsme en Europe, ainsi qu'un enseignement sur la pensée et la culture chinoises à l'IEP d'Aix-en-Provence, Sciences Po Paris et à l'université Paris 8.
Elle vient d'achever l'écriture d'un roman autobiographique inspiré de ses anciens carnets de bord. Inscrit dans une structure narrative romanesque, le récit relate son expérience au pays des malmorts dans la Chine du début des années 90', le double voyage (factuel / réel et intérieur / imaginaire) sous la forme d'une polyphonie à quatre voix, dont deux sont celles d'un vieux chamane et d'un jeune malmort, et les deux autres celles une jeune fille d'une vingtaine d'année (l'exploratrice et l'initiée) et une femme d'âge mûr en quête de sens (la révélatrice). Dans l'évolution des personnages autour de ce fantastique monument aux malmorts qu'est le mont Fengdu, transparaît la question souterraine du sens de la mort et du deuil impossible.



17h/ Jean-Claude Bologne : Une mystique sans dieu

Peut-on vivre une expérience fulgurante de l’absolu sans l’associer nécessairement au vocabulaire et à l’imaginaire religieux ? Pour avoir vécu un tel événement, Jean Claude Bologne, poète, romancier et essayiste, ose répondre par l’affirmative à cette question a priori incongrue : « Le mot Dieu ne m’a jamais traversé, écrit-il. Parlons de joie. »
Depuis une quarantaine d’années, intrigué par cette étrange possibilité d’une illumination qui ne soit pas « divine », il n’a eu de cesse d’explorer dans l’histoire et la littérature les signes d’expériences semblables. Et contrairement à l’idée convenue d’un lien consubstantiel entre mysticisme et religion, il s’est découvert partie prenante d’une vaste famille d’athées, d’agnostiques et même de croyants ayant connu de tels épisodes sans pour autant leur accoler le nom de Dieu : Apollinaire, Bataille, Borges, Ionesco et Nietzsche côtoient ici Mallarmé, Proust et tant d’autres, dans une fresque brillante qui donne à penser à tous – croyants ou incroyants. Il nous fait ainsi partager une tout autre vision de la mystique, ouverte et adogmatique.

Jean Claude Bologne est un poète, romancier, journaliste, enseignant et conférencier belge. Jusqu'en 1995, il a été aussi critique littéraire (RTBF, Magazine littéraire...), il est devenu en 2002 secrétaire général de la Société des Gens de Lettres, puis président jusqu'en 2014. Il a publié chez divers éditeurs une trentaine d'ouvrages, aussi bien d'érudition (notamment des dictionnaires et des histoires de la pudeur, de la conquête amoureuse, des célibataires...) que de fiction.
Il a été élu Membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique le 9 avril 2011, succédant à Jean Tordeur.