Rencontres Victor Segalen

Rencontres Victor Segalen

13.05 - 13.05.2018

Été des 13 Dimanches

J4 - Correspondances de la Grande Guerre

Colette Camelin : La correspondance de guerre de Victor Segalen (du 1er août 1914 au 20 mai 1919)

Le 11 août, Victor Segalen, Jean Lartigue et Auguste Gilbert de Voisins apprennent la déclaration de guerre et se hâtent de rentrer en France. Segalen est affecté à l’hôpital militaire de Brest pour « recoudre les dégâts » de la terrible retraite de 1914. La « Grande Diagonale » des archéologues amoureux du « Passé, chemin de joie » au printemps 1914 a fait place, un an plus tard, aux  dizaines de milliers de kilomètres de tranchées creusées entre Nieuport, où se trouvent Lartigue et Segalen, et Belfort où combat l’artilleur Gilbert de Voisins. Le long de cette ligne, les destructions font rage : paysages abîmés, villes et villages en ruines, tandis que des millions de jeunes gens sont sacrifiés sous la mitraille, les obus, les bombes, les gaz­ — « sauvagerie » du monde moderne…

Même si Segalen a longtemps cherché à tenir « la Grande Chose »  à distance de sa vie intellectuelle, elle est présente de manière complexe dans ses lettres qui révèlent différentes positions : le désir de vivre la guerre pour s’en libérer, les doutes, le dégoût, même le désespoir, des sursauts d’énergie. Le seul combat essentiel, c’est pour lui « la bataille de l’homme contre les Puissances des Ténèbres ». Contre « les forces décomposantes », il veut « mener une œuvre qui ne soit pas de destruction », il le fait avec constance dans les circonstances les plus défavorables : pendant la guerre,il travaille à Équipée, Peintures, Orphée-Roi, « Hommage à Gauguin », René Leys, Chine. La Grande Statuaire, Combat pour le sol, Thibet…

Ses lettres, en contrepoint, permettent de suivre le retentissement de ses expériences, ses lectures, ses recherches. Les plus nombreuses sont adressées à son épouse Yvonne, surtout pendant sa longue mission en Chine (janvier 1917 - 6 mars 1918) ; il écrit aussi à ses amis (Lartigue, Manceron…), à ses Maîtres en littérature (Jules de Gaultier, Claudel…) et en sinologie (Cordier, Chavannes). À partir d’avril 1918, les lettres à Hélène Hilpert prennent de plus en plus de place…

Le dialogue oral ou écrit est depuis sa jeunesse un adjuvant à sa création littéraire. Son réseau d’amitiés et d’affections lui est nécessaire pour résister à l’angoisse, à l’isolement et pour maintenir vivant le foyer de la poésie. Les échanges avec ses correspondants, même différés (de plusieurs mois quand il est en Chine), l’amènent à préciser sa pensée, à en défendre la singularité : « ma vision à moi, artiste ». Or, la seule « raison d’être » de l’artiste est « d’exprimer ce qui n’a pas été dit » — aussi dans ses lettres d’artiste.


Colette Camelin
est professeur émérite de littérature française du XXe siècle à l'université de Poitiers. Depuis 2012, elle enseigne les humanités à Sciences Po Euroamerican College à Reims. Elle est présidente de l'Association Victor Segalen.

Elle a préparé la nouvelle édition des Premiers écrits sur l'art (Gauguin, Moreau, la sculpture) de Victor Segalen, aux éditions Champion, et a édité plusieurs volumes collectifs, notamment : L'Intensité : formes, forces, variations et les Cahiers Victor Segalen : Le mythe de la Chine impériale ainsi que Exotisme et altérité.

Elle a également écrit de nombreux livres consacrés à Saint-John Perse : Éclat des contraires, la poétique de Saint-John Perse, aux éditions du CNRS, ou, en 2007, L"imagination créatrice de Saint-John Perse, aux éditions Hermann.

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Gisèle Bienne : Apollinaire : sa correspondance de guerre, « un chantier poétique »

La plupart des soldats, parmi eux des écrivains, « tenaient » sur le front grâce aux lettres qu’ils écrivaient et recevaient. Si Blaise Cendrars méprisait les « babillardes » que ses camarades rédigeaient chaque jour, Apollinaire a nourri une abondante correspondance – lettres à des amis, à des confrères écrivains et journalistes et, surtout, à deux femmes aimées, Lou (Louise de Coligny-Châtillon) et Madeleine Pagès.

À la première Apollinaire dit sa formation de canonnier-conducteur à Nîmes et ses premières expériences sur le front de Champagne comme agent de Liaison à Beaumont-sur-Vesle. À Madeleine, la jeune fille rencontrée « une » fois dans un train et qui succède dans son cœur à la très volage Lou, il envoie pendant l’Offensive de Champagne (automne 1915) des lettres d’autant plus ardentes que la guerre se fait meurtrière. Il est alors maréchal des logis, chef de pièce à Tahure. Il lui fait part, ensuite, sous forme poétique, de l’existence au quotidien du sous-lieutenant d’infanterie qu’il est devenu et qui est en première ligne au Chemin des Dames.

Ces correspondances constituent un riche « chantier poétique », un potentiel de données qu’Apollinaire espérait vraisemblablement exploiter s’il survivait à cette guerre. Elles sont aussi le seul recours du soldat pour échapper à l’horreur par l’amour et la création.

Gisèle Bienne a publié plusieurs romans, des livres de jeunesse et des essais. Elle obtient entre autre prix Henri-Bachelin de la Société des gens de lettres et effectue une résidence à la villa Marguerite Yourcenar. Gisèle Bienne est également spécialiste des écrivains dans la Première Guerre Mondiale (Apollinaire, Cendrars..), thème sur lequel elle a publié quatre ouvrages.

 

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Jean Rouaud : Mathurin Méheut, un artiste breton dans les tranchées
Eclats de 14, éditions Dialogues, 2014

Mathurin Méheut est ce qu’avec condescendance, on appelle un petit maitre. Un artiste auquel on ne conteste pas le talent mais qui se situe quelque part entre les sommets du genre et les peintres du dimanche, ayant raté le train de la modernité, trainé sur les chemins de la création, appartenant à une sorte d’arrière-garde de l’art. Avec cet avantage de produire une œuvre immédiatement accessible, pour laquelle le monde vaut toujours la peine qu’on lui présente un miroir, dans lequel il pourra même se reconnaître. Avec cet autre avantage, quand il s’agit de témoigner, d’être en mesure de rendre compte d’une actualité, rejoignant ainsi cette pratique du carnet où la main de l’artiste consigne à ses heures perdues des fragments de réel dont il fera usage ou non, une fois planté devant la toile. Les heures perdues, la guerre de tranchée en aura dispensé à ne plus savoir qu’en faire.

Alors Mathurin Méheut écrit chaque jour à sa femme, et  comme il est artiste il illustre ses lettres de croquis pris sur le vif. Vif ou mort, selon les résultats d’un bombardement, d’une attaque. L’état-major ne laissant rien filtrer qui ne soit pas de la propagande, les images d’assaut étant bidonnées, filmées sur des terrains de manœuvre, et la photographie trop lourde et trop fragile pour nous livrer des clichés de verre, nous sommes alors heureux de nous en remettre à Méheut pour capter une série d’instantanés sur le front de l’armée.

On lui sait gré de n’avoir pas cédé aux sirènes artistiques du temps. Le front traité à la manière cubiste ou suprématiste ne nous apprendrait rien. Le ready-made d’un masque à gaz non plus. Mathurin Méheut était là, et à l’ancienne, enterré comme un artiste du paléolithique, il nous donne littéralement à voir. Non directement la guerre, mais la guerre quand elle se lasse de faire la guerre, permettant au regard de s’attarder sur les corps épuisés des hommes et des chevaux, avant d’une main sûre de les fixer sur ses parois de papier.

Né à Campbon en 1952, Jean Rouaud obtient le prix Goncourt pour son premier roman, Les Champs d'honneur (Editions de Minuit, 1990). Il est l'auteur, chez Grasset, d'Un peu la guerre (2014), Etre un écrivain (2015), et Misère du roman (2015) et dernièrement de La splendeur escamotée de frère Cheval ou le secret des grottes ornées (2016). Il est également chroniqueur dans L'Humanité.